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La justice du marché ne respecte pas la puissance des autorités

Guido Hülsmann - 21 septembre 2006
Article publié par Le Temps le 28 août 2006.


La hausse simultanée des profits et des licenciements fait scandale. Des grandes entreprises annoncent des résultats record et en même temps les pressions sur les salaires ne cessent de croître. Une dérive du mondialisme? L’avidité des capitalistes s’est-elle affranchie de toute limitation d’ordre moral ou économique?

Le choix d’investissement va forcément de pair avec un choix géographique. L’économie de marché est essentiellement une économie étalée dans l’espace; sa seule limite naturelle est le monde entier. L’économie ne devient pas mondiale quand on baisse les droits de douane et les quotas d’importations. Elle est mondiale par nature. Ceci n’est pas apparent dans les stades primitifs du développement économique parce que les coûts de transports et d’information, alors très élevés, favorisent les investissements locaux. Mais quand ces obstacles s’effondrent, les capitalistes commencent à considérer des projets d’investissement hors de leur région d’activité traditionnelle.

Cet élargissement de l’horizon intellectuel des capitalistes ne va pas sans créer des tensions émotionnelles, sociales et politiques. En effet, les choix d’investissement ont un impact inégal sur les fortunes individuelles. Le fermier riche qui investit à l’extérieur de son village prive de ce fait les villageois de certains bénéfices matériels dont ils auraient pu jouir s’il avait investi localement. Il en est de même lorsqu’un entrepreneur «délocalise» une usine de production vers la Hongrie. Les investissements interrégionaux – hors du village d’origine, mais toujours à l’intérieur de la nation – ont jadis provoqué les mêmes ressentiments. Aujourd’hui les exportations d’un capital auvergnat en région parisienne sont politiquement acceptables, tandis que les exportations d’un même capital auvergnat en Slovaquie ou au Bangladesh suscitent encore de contestations. Et pourtant, il n’y a pas de différence essentielle entre les deux cas. Tous deux sont réalisés parce que les profits sont plus élevés ailleurs que chez soi. Tous deux facilitent ainsi une plus grande accumulation du capital. Là où l’on fait des surplus énormes, on peut en réinvestir davantage et donc augmenter la production et le niveau de vie. Ceci bénéficie directement à la région étrangère où l’investissement augmente la production. Et indirectement, les exportations de capital bénéficient aussi à la région d’origine parce que cette production étrangère se fait à moindre coût et qu’elle allège par conséquent le budget des consommateurs. En Europe occidentale, il est de bon ton de dédaigner ces faits.On nous apprend jour après jour que le seul progrès matériel n’est pas forcément désirable s’il n’est pas accompagné d’une distribution «équitable». Soit. Mais cela est le point de vue de ceux qui ont le ventre plein. Pour ceux qui ont le ventre vide, rien n’est plus important qu’une vaste et rapide accumulation de capital, surtout chez eux. Or les profits ont tendance à diriger les capitaux exactement là où ils se multiplient le plus, et il est normal qu’ils se multiplient le plus dans les régions les plus dépourvues.

Ceci est tout le contraire d’une évolution qui serait moralement inacceptable. C’est en effet une véritable «justice du marché» – aveugle quant à la race, nation et naissance des participants au marché; qui ne respecte ni puissance politique ni pouvoir économique; et qui accepte le critère cosmopolite du profit pour arbitrer entre les projets d’investissement qui sont présentés à sa juridiction.

Bon nombre de pays ont récemment abandonné le modèle étatiste du développement. Ils l’avaient adopté après la Deuxième Guerre mondiale quand l’idéal de la planification a été prêché dans les universités occidentales. Ils l’ont lâché après la chute de l’empire soviétique. Pendant quarante ans, les capitalistes occidentaux ont fui ces pays. Le résultat était une plus forte accumulation de capital chez nous et pauvreté permanente dans lesdits pays du «tiers monde».Mais le jour même de la reconversion de ces derniers au respect des droits de propriété, nos capitalistes n’ont pas hésité à y investir. Ces investissements vont, à terme, établir une répartition plus égale des capitaux dans le monde entier. C’est la phase historique dans laquelle nous nous trouvons. Aujourd’hui les investissements faits en Occident doivent concourir avec les investissements en Chine et Inde. Le seul moyen d’attirer des capitaux chez nous, voire de les retenir, c’est de leur proposer une rémunération similaire à celle pratiquée dans ces pays. Et la seule manière de le faire consiste à augmenter l’écart entre les recettes et les dépenses des entreprises. D’où la pression sur les salaires.

Cette situation ne va pas disparaître rapidement. Pendant bien des années encore nous verrons des profits importants sans augmentations importantes du côté des salaires nominaux (les salaires réels vont augmenter en raison de la plus grande production asiatique). Il va sans dire que cet état des choses ne satisfera pas tout le monde. Mais nous l’avons dit: il n’est pas injuste. La concurrence opère de manière «brutale» si l’on en croit certains, puisque les changements qu’elle induit dans la production et dans la vie de chacun ne résultent pas d’un processus de concertation politique. Mais ce qui est brutalité aux yeux des uns est efficacité et rapidité aux yeux des autres. C’est précisément sa capacité d’assurer un progrès économique rapide, même pour ceux qui ne sont pas représentés dans les assemblées politiques, qui rend le marché précieux, et même vital, du point de vue des plus démunis dans le monde.
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Guido Hülsmann est professeur d'économie à l'Université d'Angers et senior fellow du Ludwig von Mises Institute

 

Institut économique Molinari