La hausse simultanée des profits
et des licenciements fait scandale.
Des grandes entreprises
annoncent des résultats record et
en même temps les pressions sur
les salaires ne cessent de croître.
Une dérive du mondialisme?
L’avidité des capitalistes s’est-elle
affranchie de toute limitation
d’ordre moral ou économique?
Le choix d’investissement va
forcément de pair avec un choix
géographique. L’économie de
marché est essentiellement une économie étalée dans l’espace; sa
seule limite naturelle est le monde
entier. L’économie ne devient pas
mondiale quand on baisse les
droits de douane et les quotas
d’importations. Elle est mondiale
par nature. Ceci n’est pas apparent
dans les stades primitifs du développement économique parce
que les coûts de transports et
d’information, alors très élevés,
favorisent les investissements
locaux. Mais quand ces obstacles
s’effondrent, les capitalistes commencent à considérer des projets
d’investissement hors de leur
région d’activité traditionnelle.
Cet élargissement de l’horizon
intellectuel des capitalistes ne va
pas sans créer des tensions émotionnelles,
sociales et politiques.
En effet, les choix d’investissement
ont un impact inégal sur les fortunes
individuelles. Le fermier riche
qui investit à l’extérieur de son
village prive de ce fait les villageois
de certains bénéfices matériels
dont ils auraient pu jouir s’il avait
investi localement. Il en est de
même lorsqu’un entrepreneur «délocalise» une usine de production
vers la Hongrie. Les investissements
interrégionaux – hors du
village d’origine, mais toujours à
l’intérieur de la nation – ont jadis
provoqué les mêmes ressentiments.
Aujourd’hui les exportations
d’un capital auvergnat en
région parisienne sont politiquement
acceptables, tandis que les
exportations d’un même capital
auvergnat en Slovaquie ou au
Bangladesh suscitent encore de
contestations. Et pourtant, il n’y a
pas de différence essentielle entre
les deux cas. Tous deux sont réalisés
parce que les profits sont plus élevés ailleurs que chez soi. Tous
deux facilitent ainsi une plus
grande accumulation du capital.
Là où l’on fait des surplus énormes,
on peut en réinvestir davantage
et donc augmenter la production
et le niveau de vie. Ceci
bénéficie directement à la région étrangère où l’investissement
augmente la production. Et indirectement,
les exportations de
capital bénéficient aussi à la région
d’origine parce que cette
production étrangère se fait à
moindre coût et qu’elle allège par
conséquent le budget des consommateurs.
En Europe occidentale,
il est de bon ton de dédaigner
ces faits.On nous apprend jour
après jour que le seul progrès
matériel n’est pas forcément
désirable s’il n’est pas accompagné
d’une distribution «équitable». Soit. Mais cela est le point de
vue de ceux qui ont le ventre plein.
Pour ceux qui ont le ventre vide,
rien n’est plus important qu’une
vaste et rapide accumulation de
capital, surtout chez eux. Or les
profits ont tendance à diriger les
capitaux exactement là où ils se
multiplient le plus, et il est normal
qu’ils se multiplient le plus dans
les régions les plus dépourvues.
Ceci est tout le contraire d’une évolution qui serait moralement
inacceptable. C’est en effet une
véritable «justice du marché» –
aveugle quant à la race, nation et
naissance des participants au
marché; qui ne respecte ni puissance
politique ni pouvoir économique;
et qui accepte le critère
cosmopolite du profit pour arbitrer
entre les projets d’investissement
qui sont présentés à sa
juridiction.
Bon nombre de pays ont récemment
abandonné le modèle étatiste
du développement. Ils
l’avaient adopté après la
Deuxième Guerre mondiale
quand l’idéal de la planification a été prêché dans les universités
occidentales. Ils l’ont lâché après
la chute de l’empire soviétique.
Pendant quarante ans, les capitalistes
occidentaux ont fui ces pays.
Le résultat était une plus forte
accumulation de capital chez
nous et pauvreté permanente
dans lesdits pays du «tiers monde».Mais le jour même de la
reconversion de ces derniers au
respect des droits de propriété,
nos capitalistes n’ont pas hésité à y
investir. Ces investissements vont, à terme, établir une répartition
plus égale des capitaux dans le
monde entier. C’est la phase historique
dans laquelle nous nous
trouvons. Aujourd’hui les investissements
faits en Occident doivent
concourir avec les investissements
en Chine et Inde. Le seul moyen
d’attirer des capitaux chez nous,
voire de les retenir, c’est de leur
proposer une rémunération similaire à celle pratiquée dans ces
pays. Et la seule manière de le faire
consiste à augmenter l’écart entre
les recettes et les dépenses des
entreprises. D’où la pression sur les
salaires.
Cette situation ne va pas disparaître
rapidement. Pendant bien
des années encore nous verrons
des profits importants sans augmentations
importantes du côté
des salaires nominaux (les salaires
réels vont augmenter en raison de
la plus grande production asiatique).
Il va sans dire que cet état
des choses ne satisfera pas tout le
monde. Mais nous l’avons dit: il
n’est pas injuste.
La concurrence opère de manière «brutale» si l’on en croit
certains, puisque les changements
qu’elle induit dans la production
et dans la vie de chacun ne résultent
pas d’un processus de concertation
politique. Mais ce qui est
brutalité aux yeux des uns est
efficacité et rapidité aux yeux des
autres. C’est précisément sa capacité
d’assurer un progrès économique
rapide, même pour ceux qui
ne sont pas représentés dans les
assemblées politiques, qui rend le
marché précieux, et même vital,
du point de vue des plus démunis
dans le monde.
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