L'ouverture à la concurrence du marché postal suisse suscite certaines
craintes. La Poste doit perdre dès avril 2009 son monopole sur le marché
des plis d'un poids compris entre 50 et 100 grammes, et en 2012 sur le
marché des lettres de moins de
50 grammes. L'ensemble du marché postal sera alors ouvert à la
concurrence. Bien que ce processus soit potentiellement très bénéfique
pour les consommateurs, il fait naître des inquiétudes, par exemple au
sein du syndicat Transfair. Celui-ci prédit des prix plus élevés
ou des conditions de travail dégradées. Au contraire, il est en réalité
possible de s'attendre à des prix plus faibles et à des services de
meilleure qualité, à condition que des barrières à l'entrée
artificielles – notamment sociales – ne soient pas créées ou maintenues.
Pour produire tous ses effets positifs, la concurrence ne doit pas être
à nouveau entravée.
En effet, contrairement à ce qui est parfois avancé, la concurrence sur
le marché est bénéfique pour les consommateurs. Dans une telle
situation, aucune entreprise ne peut survivre et prospérer à terme si
elle ne met pas tout en oeuvre pour servir au mieux ses clients. Sous la
pression constante de perdre des clients au profit de ses rivales,
chaque entreprise est donc en permanence incitée à innover et à
rationaliser sa gestion. La fin du monopole des opérateurs historiques
intensifie cette concurrence permettant à tout opérateur d'y entrer pour
offrir de nouveaux services créant de la valeur aux yeux des
consommateurs.
Dans le cas de l'ouverture à la concurrence du marché postal, les
consommateurs – entreprises comme particuliers – pourront donc
bénéficier de tarifs plus faibles ou de services de qualité supérieure.
C'est ainsi que l'on peut s'attendre à des levées plus fréquentes, à des
livraisons plus rapides, ou à la création de nouveaux services.
La Suède par exemple a été l'un des premiers pays en Europe à avoir
supprimé son monopole postal pour tous les types d’envois, en 1993. Les
résultats en sont très positifs : les services ont évolué et se sont
modernisés, la gestion a été rationalisée alors que les tarifs sont
restés dans la moyenne européenne. Selon le directeur général de
l'Agence nationale des postes et des télécommunications de ce pays, les
services postaux suédois « sont devenus l'un des leaders mondiaux ».
Au sein de l'Union Européenne, tous les États-membres ont déjà ouvert
leurs marchés postaux à la concurrence pour les envois de plus de 50
grammes et ils devront le faire pour tous les types d’envois avant 2011.
La concurrence existante et la perspective de l’ouverture complète à
venir ont été des incitations suffisamment fortes pour pousser les
monopoles actuels à se réformer en profondeur et à améliorer leurs
performances. En France, par exemple, l’opérateur historique a amélioré
son taux de livraison à J+1 pour les lettres prioritaires qui est passé
de 65.7 % à 82.5 % entre 2003 et 2007. Les indicateurs montrent la même
tendance pour les autres types de prestation. Une amélioration similaire
des performances est observable aussi en Belgique. L’ouverture à la
concurrence et la fin du monopole postal sont une opportunité et non pas
un danger pour les consommateurs.
Cependant, pour que la concurrence puisse apporter l'ensemble de ses
effets bénéfiques, de nouvelles entreprises doivent pouvoir entrer
librement sur le marché postal. À cet égard, certaines législations
sociales peuvent agir comme des barrières à l'entrée.
C'est le cas des dispositions qui font augmenter artificiellement le
coût du travail. Dans le secteur postal, de telles barrières à l’entrée
ont un impact d’autant plus anticoncurrentiel que les charges salariales
peuvent représenter jusqu'à 80 % des charges des opérateurs liées à
l'exploitation. Toute mesure qui élève donc ce coût fragilise les
nouveaux concurrents qui y exercent une activité, ou décourage ceux qui
avaient prévu de s'y implanter de le faire.
Les conventions collectives peuvent jouer ce rôle de barrière à
l'entrée, en compromettant la rentabilité de certaines entreprises ou
leur capacité même à entrer sur le marché. En Suisse, le syndicat Transfair
souhaite que la loi impose une telle convention, applicable à l'ensemble
du secteur postal. Elle viserait à donner un statut uniforme aux
postiers de l'ensemble du pays. Mais elle pourrait aussi menacer les
concurrents potentiels de La Poste, créant ainsi une barrière à l'entrée
artificielle sur le marché postal suisse. Parler de « libéralisation »
ou d'« ouverture totale à la concurrence » n'aurait dès lors plus
beaucoup de sens.
Le cas de l'Allemagne permet de s'en rendre compte. L'ensemble du marché
postal de ce pays devait être libéralisé au début de l'année 2008. Mais
l'instauration en décembre 2007 d'un salaire minimum dans ce seul
secteur – une mesure dont les effets sont comparables à ceux d’une
convention collective qui est imposée à l’ensemble des opérateurs – a
bouleversé le processus initialement anticipé. Ce salaire, compris entre
8€ et 9,80€, est bien supérieur aux salaires qui étaient jusqu'alors
pratiqués par les concurrents potentiels de Deutsche Post. Une
entreprise comme Pin Group, qui avait prévu d'entrer sur le marché
allemand pour y proposer des services postaux, n'a pas été en mesure de
supporter le coût de cette nouvelle législation. En quelques mois, ce
sont plus de la moitié de ses effectifs qui ont été supprimés, soit
environ 5760 emplois.
Un opérateur français, Adrexo Mail, a également dû faire marche arrière
à cause de la menace d’une re-réglementation du secteur postal. En mars
dernier, il a cessé toutes ses activités dans le secteur du courrier
adressé. Au-delà du report de l'ouverture du marché français,
initialement prévue pour 2009, mais qui ne sera effective qu'en 2011, la
raison donnée par Adrexo Mail concernent bel et bien des « contraintes
réglementaires susceptibles d'être appliquées aux opérateurs
alternatifs », en particulier sur les marchés allemand et hollandais.
La concurrence est bénéfique pour les consommateurs et ils sont les
premières victimes de ce type de mesures anticoncurrentielles qui ne
disent pas leur nom. L’imposition d’un salaire minimum postal ou la
signature d'une convention collective applicable à l'ensemble du secteur
postal les pénaliserait à nouveau de manière significative, tout en
empêchant de nouveaux concurrents de venir rivaliser avec les anciens
monopoles. Que ce soit en Allemagne, en France ou en Suisse, les
consommateurs ne pourraient pas bénéficier des services moins chers et
de meilleure qualité que ces nouveaux entrants pourraient leur proposer.
|